L'Hypermarché n'a plus sa place en France

Publié le par Patrick d'Elme

 

 

Inventé par Carrefour en 1963, à Sainte-Geneviève-des-Bois, à 15 km de Paris, l’hypermarché reposait sur quatre concepts : le self-service, autrement dit les clients se servent eux-mêmes et des frais de personnel considérables sont ainsi économisés, le discount est la règle absolue, et l’économie sur la masse salariale, la gestion des volumes (logistique et négociation) alliée à une volonté le permettent, le parking gratuit ouvre une nouvelle perspective au moment où des millions de personnes accèdent (et avec quel bonheur !) à la possession d’une automobile, enfin, désormais, on trouvera tout sous le même toit, finie la corvée des courses chez des détaillants multiples et toujours en rupture de stock.

 

Ces quatre piliers fondateurs du concept n’ont plus leur raison d’être en France. Plus aucun épicier n’a la blouse grise, ni le crayon derrière l’oreille et ne vous dit « et avec ça ? », dans le plus modeste des commerces les clients ont pris l’habitude de jouir de la possibilité de se servir tout seuls, il n’y a plus d’écart de prix  significatif qui permette de parler de « discount » (en 1963, l’écart avec l’épicerie traditionnelle était de 40% !), il n’y a plus grand monde pour trouver «ludique» d’aller faire ses courses en voiture (on ne sort plus sa « belle auto », pas davantage qu’on ne va voir les avions décoller le dimanche à Orly, que les mânes de Trenet et Bécaud reposent en paix), et plus personne ne souhaite acheter tout sous le même toit, puisqu’on trouve tout partout et que l’offre des magasins spécialisés est infiniment supérieure à celle des hypermarchés généralistes.

 

Donc, l’hypermarché à la Carrefour, en France, est mort. Il n’est plus légitime. Les clients n’en ont plus besoin. Carrefour « dévisse en Bourse », comme l’écrit Le Monde à la une de son édition datée du 29 juin, perdant près de 17% de sa valeur en deux jours. Certes,  le Groupe Arnault et Colony Capital vont « ramasser » des titres à bas prix et conforter leur leadership, mais ils seront patrons de quoi ? Pour faire de Carrefour une « cash machine », comme ils le disent sans complexe ni pudeur, il ne faudra pas trop compter sur la France. Depuis 2004, sa part de marché et sa marge opérationnelle n’ont cessé de baisser. Le salut ne peut venir que des pays « émergents », c’est-à-dire où les pauvres sont éblouis par la croissance du pouvoir d’achat, mais ils ne représentent pour l’instant que 25% des ventes et 23% du résultat opérationnel.

 

Vu de chez nous, ces pays ressemblent à la France des années 63 – 70 : forte croissance, migration des ruraux vers les villes, foncier accessible en périphérie, découverte du bonheur de conduire sa voiture, plaisir de consommer. Sauf que « vu de chez eux », c’est moins sûr. L’histoire ne se répète pas, elle bégaie…

 

Pour l’heure, en France, Carrefour nous raconte, dans ses annonces publicitaires, une belle histoire : celle de l’ascenseur social et celle de la proximité. Certes, beaucoup de directeurs de leurs hypermarchés sont issus du terrain, mais ils n’ont aujourd’hui plus aucun pouvoir depuis que les décisions ont été centralisées, et, concernant la proximité, qui est effectivement le nouvel avenir du commerce moderne, la stratégie du Groupe n’est pas claire : que vont-ils faire de leurs 220 surfaces de vente de 8.000 à 25.000 m2 quand tous les clients auront bien compris qu’on trouve les mêmes produits aux mêmes prix dans les « Champion » devenus « Carrefour » ? Pas faciles à vendre ces grandes carcasses ! Et que feront-ils des multiples enseignes installées dans leurs centres commerciaux quand ils ne trouveront que des concessionnaires automobiles pour récupérer leurs hangars ?

 

Enfin, quid de l’avenir des magasins Ed, fondés en 1978, pour contrer la concurrence annoncée des entreprises allemandes, telles Lidl et Aldi ? Carrefour déclare que la vente de ces magasins, un temps étudiée, a été abandonnée, parce que « ça aurait été une vraie bêtise, le maxidiscount ayant retrouvé la faveur des clients ». La vérité est tout autre : depuis deux ans, Carrefour ne trouve pas d’acquéreur pour récupérer cette enseigne qui a peu d’espoir de devenir une « cash machine ».

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